Sans grande surprise, les discussions concernant les principes environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) en Amérique du Nord sont devenues de plus en plus polarisées. Les débats sur la pertinence de l’égalité des chances et l’urgence de mettre en place des mesures pour lutter contre le changement climatique s’intensifient en Amérique, alors même que d’autres territoires réagissent de manière décisive en adoptant des mesures législatives pour faire face à ces défis. Dans de nombreuses régions du monde, les principes de durabilité sont intégrés aux cadres réglementaires, tandis que dans d’autres, la terminologie elle-même est minimisée sous la pression politique ou en raison du scepticisme par rapport à son efficacité. Quand on regarde la situation dans sa globalité, il est clair que la dynamique mondiale en faveur de l’investissement durable se poursuit et le fait d’ignorer cette réalité ou de s’en éloigner à court terme pour des raisons politiques pourrait entraîner des coûts importants à long terme.
Évolution du paysage ESG : de la responsabilité à la stratégie
Dans tous les marchés, l’adoption des principes de durabilité est encore et toujours liée à la performance financière à long terme. Il ne s’agit pas seulement de faire ce qui est juste, mais aussi d’assurer la continuité opérationnelle dans chaque région, de rehausser la réputation de l’entreprise et de préserver sa compétitivité dans un contexte économique en constante évolution. Les organisations qui accordent de l’importance aux principes de durabilité se positionnent plus efficacement pour attirer des capitaux, atténuer les risques réglementaires et gérer les attentes complexes des parties prenantes.
Dynamique mondiale
Alors que l’Amérique du Nord remet en question la valeur des principes ESG, plus de 60 pays (dont les membres de l’Union européenne, le Brésil et la majorité des pays d’Asie) ont mis en œuvre ou annoncé l’adoption du cadre du Conseil des normes internationales d’information sur la durabilité (ISSB). Ces pays représentent plus de 60 % du PIB mondial et plus de 40 % de la capitalisation boursière mondiale.
Créé en 2021 par l’International Financial Reporting Standards Foundation, l’ISSB établit une base de référence mondiale complète pour la présentation de l’information liée à la durabilité, permettant aux investisseurs et aux autres parties prenantes de comparer de manière cohérente et fiable l’exposition des entreprises aux risques climatiques et de durabilité au sens large. Ses deux premières normes, soit l’IFRS S1 (Obligations générales en matière d’informations financières liées à la durabilité) et l’IFRS S2 (Informations à fournir en lien avec les changements climatiques), influencent déjà les pratiques de présentation des informations des entreprises à l’échelle mondiale.
Perspectives nationales sur l’évolution des principes ESG
La COP 2025 nous l’a montré, le Brésil veut se positionner comme précurseur dans le domaine et il s’est engagé à appliquer les normes alignées sur celles de l’ISSB dès 2026, dans le but d’attirer les investissements étrangers grâce à une transparence accrue. De son côté, le Japon met en œuvre une stratégie de décarbonation sectorielle, qui met en évidence la manière dont les politiques publiques peuvent soutenir la transformation des marchés au bénéfice des investisseurs. Le Canada suit les normes de l’ISSB par l’intermédiaire du Conseil canadien des normes d’information sur la durabilité (CCNID), qui a mis en place des cadres en matière de divulgations volontaires. Cependant, les activités de réglementation relatives à la divulgation obligatoire d’informations sur le climat et la diversité ont ralenti.
Les États-Unis continuent de faire face à une fragmentation des principes ESG à l’échelle des États, et des mandats divergents créent de l’incertitude pour les organisations exerçant leurs activités à l’échelle nationale. En dépit de résistances politiques, certains États américains comme la Californie ont introduit des obligations strictes en matière de divulgation sur les émissions, tandis que d’autres reviennent sur leurs politiques en matière d’équité, de diversité et d’inclusion ou évitent carrément d’utiliser la terminologie ESG. Néanmoins, le besoin structurel en matière d’investissement durable reste important et pertinent pour les investisseurs institutionnels, qui surveillent de près la manière dont les gestionnaires de portefeuille et les entreprises se conforment aux cadres, tels que celui de l’ISSB, pour s’adapter au contexte actuel.
Bien que les principes ESG restent un sujet sensible sur le plan politique, c’est l’incertitude (réglementaire, du marché ou autre) qui constitue, aux yeux des marchés financiers, le risque le plus important.
Connaître et contrôler les risques ESG
À la base, les principes ESG ne relèvent pas d’une question de valeurs, mais bien d’une question de gestion des risques. Les facteurs ESG exposent les organisations à des risques qui peuvent avoir une incidence directe sur la performance financière, la résilience opérationnelle et la création de valeur à long terme. Les risques ESG sont souvent systémiques, interconnectés et s’accumulent au fil du temps. Le changement climatique, les changements démographiques, les inégalités sociales et les défaillances de la gouvernance ne sont pas des préoccupations abstraites : ce sont des risques réels qui peuvent perturber les modèles d’affaires, modifier la dynamique du marché et miner la confiance des parties prenantes. Il est particulièrement important de connaître les six catégories de risques ESG ci-dessous.
- Risque de réputation : le fait de ne pas répondre aux attentes des parties prenantes peut nuire à la confiance et à la valeur de la marque.
- Risque réglementaire : l’évolution des politiques peut entraîner des coûts élevés liés à la conformité.
- Risque de transition : les initiatives en matière de durabilité qui sont suspendues ou reportées peuvent augmenter les coûts futurs et réduire la compétitivité.
- Risque financier : les lacunes en matière d’ESG peuvent potentiellement entraîner des passifs non pris en compte.
- Risque opérationnel : ignorer certains facteurs sociaux ou environnementaux peut perturber la chaîne de valeur.
- Risque de marché : l’évolution de la demande des consommateurs et des investisseurs peut avoir une forte incidence sur les perspectives financières de secteurs entiers.
La prise en compte de ces risques permet de prendre des décisions stratégiques plus judicieuses pour assurer la performance à long terme.
Stratégie de portefeuille et principes ESG : intégration pratique
Les investisseurs institutionnels peuvent intégrer les principes de durabilité dans leurs structures d’investissement des deux manières particulièrement efficaces ci-dessous.
- Répartition des actifs : la prise en compte des considérations ESG ne doit pas compromettre l’objectif fondamental de chaque catégorie d’actifs en ce qui concerne la gestion des risques par rapport au rendement. Dans le domaine de la dette privée, par exemple, une innovation ESG trop centrée sur des thèmes précis peut nuire à la stabilité qui rend l’actif attrayant.
- Sélection de gestionnaires : les meilleurs gestionnaires de portefeuille considèrent désormais les principes ESG comme un outil de création de valeur, et pas seulement comme un outil de conformité. Cependant, les étiquettes attribuées à des fonds ne suffisent pas à elles seules. Les investisseurs institutionnels, souvent engagés dans des stratégies traditionnelles, sont soumis à l’obligation fiduciaire de poser les questions difficiles, d’évaluer les méthodologies et de s’assurer que les pratiques ESG sont véritablement intégrées.
Regard vers l’avenir : principes ESG et conviction
Il est peu probable que les progrès relatifs aux principes ESG soient linéaires : certains pays progresseront plus rapidement que d’autres, et certains secteurs seront soumis à une pression plus forte que d’autres. En revanche, la direction à suivre est claire : la durabilité, la transparence et la vision à long terme s’imposent progressivement comme des exigences fondamentales aux yeux des parties prenantes, des autorités de réglementation et des investisseurs à l’échelle mondiale. Les cycles politiques et l’évolution des discours peuvent entraîner des ralentissements temporaires dans certains territoires, mais les principaux défis auxquels tentent de répondre les principes ESG (risque climatique, équité sociale et gouvernance responsable) ne disparaîtront pas. Les cadres législatifs continueront probablement à évoluer, et seules les organisations capables de maintenir leur cap avec constance et conviction en période d’incertitude seront reconnues comme des chefs de file dans les années à venir.
Dans ce contexte, les organisations qui agissent avec cohérence et clarté seront couronnées de succès. Après tout, avancer lentement – mais avec conviction – reste une forme de progrès. Les principes ESG ont évolué, passant d’une initiative axée sur la conformité ou les valeurs à une dimension fondamentale de la stratégie d’affaires, reliant le risque, la performance, la culture et le capital.
Les organisations doivent maintenant se poser les questions suivantes : notre stratégie ESG est-elle claire? Est-elle crédible? Crée-t-elle de la valeur?
La pression pour répondre « oui » à ces questions ne fait que croître.
Pour vous assurer que votre organisation demeure engagée et proactive face aux défis actuels,
Cet article a été écrit par
Mélinda Bastien, ASA
Associée adjointe, Épargne, Gestion d’actifs et Durabilité